Archives mensuelles : octobre 2015

Le journal d’une chanson

le journal d'un corps

« Mercredi 18 novembre 1936 Je veux écrire le journal de mon corps parce que tout le monde parle d’autre chose. (13 ans, 1 mois, 8 jours) ».

Daniel Pennac a écrit ce livre en 2012. Je pense avoir lu la plupart de ses livres. J’aime sa prose.  Elle est d’une clarté et d’une simplicité impeccable tout en s’offrant le luxe d’être d’une grande richesse (je sais que ça paraît contradictoire mais essayez de le lire).

« Le journal d’un corps » dont est inspirée ma chanson éponyme est une narration à la première personne. Je n’ai pas souhaité reprendre le procédé et je ne suis même pas sûr de coller exactement à l’œuvre. En fait, vous remarquerez que j’ai même pris le contre-pied de Pennac. Il fait parler son corps. Moi, je m’adresse à celui-ci comme à ma propre dépouille.
Le leitmotiv du refrain (attention « spoiler » !) est une citation du livre. C’en est en fait la toute dernière phrase qui est à mon sens l’une des plus magnifique fin de roman que j’ai jamais lue.

Si ce thème m’a inspiré c’est que je suis intimement convaincu de la nature physique de l’esprit. Pour moi, il n’y a pas de transcendance. « Suis-je dans mon corps comme un pilote dans son navire ? » est un sujet qu’on propose aux élèves de 1ère année de philosophie quand on étudie Descartes.
Pour ma part, je suis convaincu qu’il n’y a pas de dichotomie entre notre partie matérielle et ce que nous percevons comme une émanation directe de notre esprit, la pensée. Cela ne veut pas dire que je crois que nous ne sommes que des objets mais je pense que nous surestimons la valeur de l’esprit. Nous en faisons souvent quelque chose qui dépasse la matière, qui est plus noble alors qu’en fait, elle n’en est qu’une forme d’expression plus complexe, une résultante de l’adaptation.
Notre évolution nous a amené à avoir une conscience car nous avions besoin de cet atout pour survivre et pour nous adapter.  La surprise inattendue de cette nouvelle faculté, c’est qu’elle nous a permis de modifier volontairement un grand nombre de nos contraintes, de développer des capacités fortuites telles que l’art. Je considère donc tout ce que notre esprit produit et qui n’est pas nécessaire absolument à la survie de notre espèce comme un accident de l’évolution.
La beauté, l’ordre, le sens ne sont probablement pas dans les choses elles-mêmes mais dans l’esprit qui les observe.

Je sais bien que lorsque notre conscience s’éteint, que nous fermons les yeux pour notre dernière fois, l’ensemble  de notre corps ne s’annihile pas soudainement. Il perdure le temps que tous nos atomes soient redistribués en autre chose. Quand sommes- nous morts alors ? Les stoïciens y voyaient justement une preuve de notre immortalité quand nos atomes se disloquent pour se recomposer indéfiniment. Mais cette vision matérialiste des choses ne me console pas tout à fait car je repense à cette phrase de Raymond Radiguet dans « Le diable au corps » :  « Ce qui chagrine, ce n’est pas de quitter
la vie, mais de quitter ce qui lui donne un sens.

 » Mourir, c’est perdre la vie ». Ce qui ressemble à une tautologie est pour moi la raison même de la révolte que je ressens vis-à-vis de la mort. Je sais que quand je mourrai, il n’y aura rien pour moi avant tout. Et je ne me berce pas de consolation en me convaincant que je vivrais à travers la mémoire de ceux qui se souviendront de moi. Vous pouvez écouter un petit aperçu de ce sentiment dans une de mes chansons sur le prochain album « Le soliloque » que je suis en train de faire : « la mort n’est pas le carnaval« 

vers le nord de l’ouest

canada

L’harmonica pour évoquer l’Amérique de Douglas Kennedy ? Et dire que je ne l’ai même pas fait exprès…
« Quitter le monde » a son propre univers, quelque chose d’inédit dans mes compositions et dans mes arrangements. Je n’y suis pas dans mon registre habituel.
Les percussions plutôt électro sont presque imperceptible mais ce sont pourtant elles qui apportent le tempo Road movie de la chanson. Elles proviennent d’un logiciel d’émulation de boîte à rythme « Rebirth« . Il s’agit en fait d’une superposition de 4 pistes de drums afin de donner un son le plus profond possible.
Bien sûr les guitares très saccadées augmentent encore l’effet très « 2 temps ».

Pour le refrain, la pression devait être relâchée. La guitare rythmique se fait donc plus expressive, plus folk. Ce sont surtout les choeurs qui donnent la sensation de respiration. Ce sont des choeurs créés avec un expander virtuel « sampletank« .

Cette chanson est un ballade. Je voulais qu’elle arrive vite dans la distribution des chansons de l’album.

Rejoindre ce monde

quitter-le-monde

« Quitter le monde » est sans doute la chanson par laquelle le projet d’écrire un album entier sur le thème de mes lectures est né. Pourtant, 3 des chansons des 10 sont plus anciennes (« L’aleph », « lire » et « El Desdichado ») mais on peut dire que leur émergence a été fortuite, non issue de l’intention d’écrire dans cette perspective.

L’évocation du texte de la deuxième chanson est très intime. J’ai écrit sous l’emprise d’une grande angoisse, une période sombre de mon existence. C’est un lieu commun que de déclarer que la plupart des auteurs ont besoin d’une ambiance particulière pour se mettre devant une feuille blanche et la remplir. Pour moi, c’est simplement une solitude longue et installée mais sans ennui. Pas facile évidemment comme le penseront ceux qui connaissent mon univers personnel… Mais j’y arrive… parfois.

« Quitter le monde » s’impose sans doute comme un hymne à mon propre appel dans ce sens, ce cri que j’ai eu moi aussi à ce moment paroxysmique d’abandon à la peur. Mais même si j’écris proche du spleen, je n’écris pas en son sein. Je profite de sa queue de comète. C’est donc plus fort qu’il n’y paraît que j’évoque mes épisodes.

Pour installer le texte sur ce livre de Douglas Kennedy, j’ai inventé un personnage supplémentaire qui n’existait pas. J’ai imaginé une rencontre furtive sur la route de la fuite en avant de Jane. Et en fait, j’ai pu m’adresser à elle avec les sentiments que m’inspirent son désespoir. Cette culpabilité qu’elle s’inflige, je la connais bien. Ami, amant d’un soir, peu importe. Jane reste absente. Elle n’est pas présente au monde, déjà. « Je » lui parle comme si elle était un fantôme. Elle, elle ne s’adresse jamais au fantôme de sa fille.
Jane impose une distance. Elle rayonne de sa souffrance, comme on a pu me dire à moi aussi durant ces quelques mois de 2012. Elle en est inaccessible parce qu’elle refuse d’être pardonnée. Elle ne veut plus être aimée .
Qu’est ce qui nous repousse chez elle ? Sa douleur ou la crainte qu’elle soit contagieuse ? Nous sommes peut-être capable de prendre sur nous une petite partie de cette douleur mais il y a une limite à ça, l’appréhension qu’elle nous remplisse jusqu’à nous submerger.

Pour ceux que la chanson donnera envie de lire le livre, je ne raconterai pas l’histoire. Douglas Kennedy est un auteur mal étiqueté selon moi, trop souvent assimilé aux auteurs de romans de gare. Pourtant, toutes ces histoires ont un point commun, ses personnages ne sont pas des héros et leur « aventure » leur laisse de profondes cicatrices. Ils devront abandonner une partie importante d’eux-mêmes pour continuer leur vie.

Jane m’a touché car elle est une anti-héroïne, comme l’est aussi Thérésa dont je parlerai plus tard. Ces femmes ne sont pas des victimes car elles ont su faire leurs choix. Mais elles ont découvert à leur dépend le sens du sacrifice personnel.

Le texte « Quitter le monde » est aussi une expérience inédite pour moi car je parle d’une rencontre imaginaire. Je m’installe dans l’histoire de l’auteur, un peu comme un squatteur. Mon intrusion, je ne l’assume pas complètement car je n’ose pas expliciter la nature même de mon intimité avec Jane. J’ai même le sentiment que je ne mériterais pas d’être auprès d’elle. Je devais donc la laisser repartir. C’était indispensable. Pour elle. Pour moi.

 

la suite dans les idées

Après cette longue évocation de l’émergence du texte, que dire de plus ?
La musique…Les commentaires qui me parviennent aujourd’hui parlent de l’influence de Gainsbourg. Il y a pire comme comparaison. Sans doute pense-t-on au magnifique album de 1971 (l’année de naissance de Sève !) « Histoire de Melody Nelson ». En tout cas, si c’est de cette influence qu’on me parle, je suis vraiment flatté car cet album est sur l’Everest de mes addictions auditives. Même si ça me semble concevable, ça n’est pourtant pas avec cette idée que je l’ai conçu (en tout cas pas consciemment). La mélodie du chant telle que je l’avais prévue était en fait bien trop complexe pour valoriser le texte. Le texte, lui, étant très dense, j’ai été très vite empêché dans le phrasé.
C’est donc par une sorte de slam que j’ai d’abord essayé les premières prises de voix. Et c’est finalement sous la direction de Sève que le rythme et l’intonation de la diction ont été créés.

Musicalement, « mon histoire commence ainsi » est une chanson d’ambiance intimiste, une confidence. D’abord, vous remarquerez peut-être la chaleur de l’été, quand une rentrée des classes n’a pas tout à fait oublié le mois d’août. On entend les cris de la cours d’école. Vous remarquerez aussi si vous tendez encore mieux l’oreille (la prendre entre le pouce et l’index et l’étirer doucement vers la source sonore afin d’augmenter la surface de prise aux ondes) le bruit des pages qu’on tourne. Il ne s’agit pas d’un sample mais bien de la page du texte que je tournais lors de l’enregistrement du chant. J’ai décidé de garder.
Enfin, il y a cette petite évocation du son si caractéristique d’un ordinateur des années 80 lorsqu’il prétendait jouer de la « musique » au moment où je parle du TO7 que les moins de 50 et plus de 40 ont sûrement eu entre leurs mains un jour de cours de « musique » au collège.

Voilà ce que je pouvais dire sur cette première chanson de l’album « Ere de Je »