Archives mensuelles : janvier 2016

Le malheureux espagnol

la-tour

Pour cette chanson, je ne prends pas la parole. Je l’emprunte à Gérard de Nerval. Même si le projet de l’album est d’écrire sur mes livres préférés, je ne me voyais pas écrire sur un poème et en même temps, je ne pouvais pas ne pas honorer ce texte.

Gérard est un poète du XIXème siècle. Il est assez fréquemment étudié au lycée.
De son œuvre, je ne connais finalement qu’assez peu de choses. La découverte de ce poème magnifique, je la dois à mon prof de français de 1ère A1 (l’actuelle 1ère L avec option maths et philo, je sais que ça peut paraître bizarre et je ne sais pas si ce mélange d’apprentissages existe encore aujourd’hui).
Ce professeur s’appelle Pierre Bastide. Je sais qu’il n’enseigne plus mais qu’il écrit lui-même de la poésie et qu’il publie des œuvres telles que celle-ci « Lithogrammes » .
Même s’il n’en sait rien, je lui dois sans doute mes premiers vrais émois littéraires et sa façon d’enseigner la littérature a donné un amour des lettres et l’envie d’écrire à au moins 2 personnes : (Moi-même, je me cite en 1er, c’est pas bien…) et Patrice Maltaverne qui est un poète habitant aujourd’hui à Metz avec lequel j’étais au lycée. Deux élèves au moins d’une même classe la même année… C’est un bon résultat, une preuve de l’efficacité et de la qualité de l’enseignement en France, non ? Combien au final ce professeur aura-t-il suscité de vocations ?

El Desdichado est un poème très sombre. Quand on s’intéresse à la vie de son auteur, on trouve quelques pistes pour en décrypter le sens. Je n’ai jamais revérifié cette source mais je me souviens encore assez bien des explications de Pierre Bastide : « La tour Abolie » car De Nerval se pensait issue d’une vieille famille noble. « Deux fois traversé l’Achéron » car il a été deux fois interné en hôpital psychiatrique. Je ne vais pas vous refaire mes cours de 1ère mais je vous invite à aller chercher plus profondément le sens de la symbolique de ce poème.

La fin de De Nerval ne manque pas non plus de saveur quand on sait qu’il s’est pendu à un réverbère, rue de la vieille lanterne à Paris, toute une symbolique jusqu’au moment de mourir… mais c’est peut-être une légende…

Chère amie auditrice…

Je reprends ici un commentaire (avec son accord) que Daphné m’a fait parvenir après mon dernier article :

« Salut Christophe, (c’est moi ndlr)
Tes explications dans le dernier article que tu as posté aujourd’hui viennent à pic ! Quand tu écris  » Je ne voulais pas que le texte soit raccord à l’ambiance musicale. », je comprends désormais mieux tes intentions par rapport à la nouvelle chanson « Les héros » . En écoutant celle-ci, c’est exactement la réflexion que je me faisais : le texte et l’air musical ne sont pas à l’unisson, l’un me racontant quelque chose de grave, de tragique, l’autre plein d’allégresse et sautillant d’un effet sonore à l’autre (un peu trop à mon goût, ça me perd un peu). En tout cas, très chouette ton idée de nous faire partager la manière dont naissent tes textes et chansons.  »

Voici ma réponse qui je l’espère pourrait lancer une petite discussion :

« C’est vrai que c’est souvent un remarque qu’on me fait.
Après tout, je pense que mes textes sont souvent assez fort et je suis certain qu’une intimité de la musique, une ambiance plus épurée et calme les serviraient peut-être différemment. Mais c’est négliger que j’ai envie de faire de la musique, de créer des arrangements sophistiqués. Comme je ne sais pas vraiment écrire autrement et que je ne me vois pas vraiment faire autre chose que des chansons, je me suis résigné à cette contradiction et je l’assume même.
Mais à bien y regarder, je suis aussi dans la droite lignée d’une certaine chanson française. Je pense à la chanson « Sumangali » de Clarika qui traite de l’exploitation des jeunes filles dans les ateliers géants d’Inde, Vincent Baguian (Ce soir c’est moi qui fait la fille), Albin de la Simon (Mes épaules), Aléxis HK (l’homme du moment), pourquoi pas Calogero (Un jour au mauvais endroit) voire Balavoine dans « L’Aziza »et Cabrel dans « La corrida ».

Du coup, je pense que si on s’attache plus aux paroles de la chansons française (d’une certaine chanson française qui se situerait au delà de l’insouciance de Dorothée mais en deçà du pathos de Brel), je suis prêt à soutenir que je suis loin d’être seul dans cette manière de faire. »

Une autre voie

sève-chantePremière incursion de la voix de Sève dans cet album.
Je ne résiste jamais à l’envie et au plaisir de demander à ma Sève de venir chanter quelques-unes de mes chansons. Nos emplois du temps arrivent parfois à se coordonner pour se retrouver autour du micro.
C’est vrai que celui qui « parle » est un homme. Alors pourquoi faire chanter une femme ? Sans doute justement pour bien distancier le personnage de celle qui lui donne sa voix.
Et puis, je propose les chansons et c’est souvent Sève elle-même qui choisit celles qu’elle aimerait interpréter. Je suis souvent (trop) assez exigeant dans la version. J’ai une idée très précise de ce que je veux. Et ça n’est pas toujours tout à fait facile de laisser l’autre s’en emparer et emmener la chanson vers une direction que je n’avais pas prévue.

Côté musique, « La part de l’autre » est calme. Je ne voulais pas que le texte soit raccord à l’ambiance musicale. C’est d’ailleurs souvent que je veux cette incohérence. Cette posture n’est d’ailleurs pas toujours comprise, ou tout du moins appréciée. J’ai parfois eu des retours circonspects, pour ne pas dire négatifs, lorsque je posais un texte grave ou triste sur une musique entraînante. J’aurai sans doute l’occasion d’aborder de nouveau ce sujet que je vous ferai découvrir les chansons de l’album que je suis en train de fabriquer.

Ainsi se termine les articles sur cette chanson.
Le prochain article parlera de la seule chanson de l’album dont je n’ai pas écrit le texte.

Mise en images

occasion-manquée
L’écriture de la chanson « La part de l’autre » s’appuie sur une digression par rapport à l’oeuvre de Schmitt, une fiction supplémentaire pourrait-on dire : Hitler lui même a-t’il s’imaginer une autre vie ? J’ai choisi d’illustrer cette idée en intégrant dans le texte deux références assez évidentes à d’autres livres : Le journal d’Anne Franck et La résistible ascension d’Aturo Ui.
Mais je cite aussi de nombreux titres ou références à des tableaux du XXème siècle. Les aviez-vous remarqué ? (cliquez bien sur « info » pour avoir le nom de l’oeuvre et son auteur même si je suis sûr que vous n’en aurez pas forcément besoin)

 

la part de l’autre en chacun de soi

Je débute cette année 2016 par une uchronie.

Derrière ce terme peu connu (et pas très joli), il y a le jeu auquel la plupart d’entre nous s’est certainement déjà prêté : réécrire l’histoire, le « si j’avais… » de nos regrets ou de nos frayeurs rétrospectives.
Eric Emmanuel Schmitt nous parle de Hitler au moment où il aurait pu faire un choix, celui de devenir un autre homme, un peintre. Et de cette hypothèse, il invente un autre XXème siècle. Dernière l’aspect vertigineux de l’exercice, il ne faut pas oublier la tentative de remettre le choix de chacun au niveau de sa responsabilité. Aucun de nous ne peut prétendre être emporté par l’Histoire. Chacun peut y résister. Ceux qui disent ne pas avoir eu le choix n’ont pas exercé leur libre arbitre. Ils ont décidé de ne pas avoir le choix.
Si nous donnons à Hitler ou à d’autres tortionnaires du monde, les connus, les anonymes et les « en-manque-de-reconnaissance » l’absolution d’avoir été contraints par l’Histoire, nous en faisons des victimes et il nous devient impossible de les condamner, de les désigner comme responsable de leurs actes et de leurs décisions.
Au contraire, affirmer qu’ils auraient pu ne pas être ce qu’ils sont devenus, que leurs tentations étaient résistibles par eux-mêmes et non pas seulement par l’entrave des autres, c’est soutenir qu’il faut remettre la responsabilité individuelle au cœur de l’action des hommes, refuser que des groupes désincarnés agissent comme si une volonté générale avait un sens.
L’action d’un groupe vaut-elle plus que la volonté de ses individus ?
Nos votes, nos absentions, nos refus, nos prises de position, nos attentismes, nos mépris, nos ignorances, nos aveuglements, nos capitulations et nos résistances sont des actes uniques dont les conséquences se répercutent indéfiniment sur les murs de l’histoire des hommes comme un écho qui ne s’atténue jamais tout à fait.

Cette chanson vous paraîtra peut-être trop douce pour évoquer le monstre qu’a été Hitler. Mais je ne veux pas en faire un monstre justement. Comme Eric Emmanuel Schmitt, je veux résister à la tentation si confortable de le mettre au ban de l’humanité. On se réveille toujours groggy de s’apercevoir qu’on a croisé un jour un futur pédophile,  de réaliser qu’on a pas vu son enfant s’enfoncer dans la drogue. Mais je veux voir un véritable espoir dans l’idée que rien n’est écrit d’avance, que chacun peut être ramené dans la lumière, détourné de son côté obscur  😉 .

En ce début 2016, tout reste à faire pour contrer ce fatalisme sur le climat, les guerres et la violence de l’intolérance. Beau programme idéaliste mais puisque c’est bien nous tous qui avons mené le monde là où il est, c’est bien à nous tous de le sortir de ce piège.

Bonne année à tous (j’ai bien dit « à tous »)

PS : Ce livre, et je l’espère un peu aussi ma chanson, se proposent comme une réponse à l’appréhension que beaucoup d’entre nous avons eu en apprenant que « mein kampf » était tombé dans le domaine public. Mais je crois qu’il vaut mieux savoir que d’ignorer et qu’il ne faut jamais avoir peur des livres car les livres ne sont jamais dangereux, seules l’ignorance et l’absence d’esprit critique du lecteur sont périlleuses.